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14/08/2026 | Chroniques

Ludger Proulx : l’homme derrière la naissance de la lutte indépendante au Québec (partie 2)

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« Caller dans le ring! »

Quiconque a déjà partagé le ring avec Ludger Proulx connaît la formule. Pas question de préparer le match à l’avance. Tu savais qui remportait le combat et le reste se construisait au fur et à mesure, directement dans l’arène.

C’était la philosophie old school de Ludger, un héritage des As de la Lutte, où son père avait fait carrière, ainsi que des Loisirs St-Jean-Baptiste et de Lutte Internationale, où lui-même avait appris le métier.

La ICW est un laboratoire en soi. On y préconise un style de lutte plus traditionnel, mais on y retrouve aussi un public qui carbure à ce type de spectacle.

Je me souviendrai toujours d’un match, au début des années 2000 sur la rue Parthenais, opposant Frenchy Martin et Martin Roy à Ludger et Serge Proulx. Pendant près de dix minutes, Frenchy a maintenu Ludger dans une prise du trapèze, et pourtant les spectateurs étaient captivés par le travail des heels et par la façon que Ludger avait de vendre la prise. De par leur réaction, on aurait pu croire qu’ils assistaient à un match cinq étoiles.

Pour moi, il n’existe pas de meilleur exemple pour décrire ce qu’est la ICW.

Ça, et l’improvisation.

Ludger m’avait déjà dit que le « I » de ICW aurait tout aussi bien pu signifier « improvisation ». Oui, il y avait un scénario de base, mais bien souvent, les lutteurs ne savaient pas exactement où le tout s’en allait. On improvisait et, surtout, on nous encourageait à improviser.

J’ai fait mes débuts à la ICW en septembre 2002. Dès le départ, on m’a confié le rôle d’annonceur heel et de gérant de Nico Le Prince. Semaine après semaine, j’étais dans la face des spectateurs à les insulter, mais surtout à apprendre comment les faire réagir et comment m’adapter à leurs réactions. Ça a été une école extraordinaire.

Je me souviens d’un soir où Francisca Proulx accompagnait Ludger. J’avais décidé de provoquer la foule aux moments opportuns. Je me levais de ma chaise d’annonceur et m’approchais d’elle. Chaque fois, les réactions devenaient de plus en plus intenses.

Puis, à un moment donné, je l’ai agrippée par les cheveux pour la projeter vers les barricades.

Les amateurs présents voulaient m’arracher la tête. Pour les besoins du spectacle, Ludger aussi!

Rien de tout ça n’était prévu.

Après la soirée, on a décidé d’étirer l’histoire sur plusieurs semaines. Je me suis donc retrouvé à lutter, ce qui a mené à un match contre Ludger.

Et s’il y avait une chose que je savais, c’est que lorsqu’on affrontait Ludger, on ne lui demandait jamais ce qu’on allait faire dans le match. On savait simplement qui allait gagner.

« On va caller ça dans le ring! » était invariablement sa réponse.

Dans le match, Ludger me place en position pour une souplesse. Au moment de redescendre vers le tapis, il réalise que j’ai tendu le bras pour amortir ma chute, sans comprendre que je risquais surtout de me le casser. À la toute dernière seconde, il attrape mon bras avant l’impact et me sauve d’une blessure qui aurait pu être sérieuse.

J’ai toujours considéré cet épisode comme un témoignage de l’immense expérience de Ludger. Même s’il était souvent très dur envers son propre corps lorsqu’il luttait, la sécurité de ses partenaires et de ses adversaires demeurait sa priorité.

Je me souviens d’ailleurs qu’il répétait souvent qu’un bon atémi n’était pas censé faire mal.

Où sont les cassettes de la ICW?
Il est d’ailleurs dommage qu’il existe si peu d’images de la ICW.

Pourtant, pendant longtemps, tous les spectacles de la promotion étaient filmés. Ludger conservait toutefois les cassettes dans le sous-sol de sa maison et, à moins d’être invité chez lui, il n’y avait aucun moyen de les voir et encore moins d’en obtenir une copie.

Il n’a jamais voulu les distribuer, produire des compilations ou les mettre en ligne. Ludger pouvait avoir la tête dure et des opinions parfois très tranchées sur certaines choses. Personne n’a réussi à lui faire changer d’idée sur ce sujet.

J’ignore si ces enregistrements existent encore aujourd’hui, mais ils représentent tout un pan de l’histoire de la lutte québécoise. S’ils sont toujours disponibles quelque part, ils permettraient sans doute à bien des gens de mieux comprendre l’ambiance qui régnait sur la rue St-Germain, ainsi que le lutteur qu’était Ludger Proulx, particulièrement dans les années 1990.

Son expérience et ses qualités de lutteur faisaient aussi de lui quelqu’un d’exigeant, autant envers ses lutteurs qu’envers les gens qui travaillaient en coulisses. Et lorsque les choses ne se déroulaient pas comme il l’espérait, il n’hésitait pas à reprendre les choses en main, que ce soit en redevenant champion ou en reprenant le contrôle des scénarios, au grand dam de plusieurs.

La plus grande vedette de la ICW
Il serait trop fastidieux d’énumérer tous les championnats remportés par Ludger, toutes les équipes dont il a fait partie ou tous les clans qu’il a dirigés.

Que ce soit au sein de la Collection Québécoise avec son grand ami Steven Cyr, dans son association avec Warrior — Gus pour les intimes — ou simplement en simple, Ludger a été au cœur de la ICW pendant des décennies.

Qu’il fasse son entrée sur les airs de Québécois, nous sommes Québécois, de Nasty de Janet Jackson ou encore de Highway to Hell d’AC/DC — je me souviendrai toujours de la routine qu’on avait avant son entrée, soit celle de l’entourer et de mettre notre poing au milieu sur le rythme de la toune — Ludger était, sans contredit, la plus grande vedette de la ICW.

Oui, il s’est souvent retrouvé au centre des histoires et il a remporté le championnat plus souvent qu’à son tour. Mais il faut aussi reconnaître une chose : malgré tout, la foule ne l’a jamais abandonné.

Sa rivalité avec son frère Serge a longtemps été le pain et le beurre de l’organisation. Chaque fois que les deux frères se retrouvaient dans le même ring, l’ambiance devenait électrique. Et lorsqu’ils se réconciliaient et faisaient équipe, c’était l’euphorie dans la salle.

Les 24 Heures de lutte de la ICW demeurent également indissociables de l’héritage de Ludger. Atteint de la maladie de Crohn, il avait mis sur pied cet événement-bénéfice afin d’amasser des fonds pour la recherche sur cette maladie inflammatoire qui s’attaque au système digestif.

Chaque fin de semaine de la fête du Travail, la ICW présentait deux journées de 12 heures de lutte, créant ainsi un marathon unique dans le paysage de la lutte québécoise.

Mis à part les occasions où la ICW s’associait à une autre promotion, comme la IWS ou la CCW, pour présenter des spectacles conjoints, les 24 Heures de lutte constituaient l’un des rares moments de l’année où des lutteurs provenant d’autres promotions se retrouvaient dans un ring de la ICW afin de soutenir la cause.

Car le reste du temps, la ICW fonctionnait comme un cercle relativement fermé. D’une certaine façon, elle reflétait bien la réalité de la lutte indépendante québécoise de l’époque, où les promotions travaillaient généralement chacune de leur côté.

Plus qu’une promotion, une famille
Il faut comprendre que la ICW a longtemps été la seule promotion de lutte active à Montréal. Puis, graduellement, d’autres organisations ont fait leur apparition : la WTA en 1994, la NCW en 1996, la IWS en 1999 et la FLQ en 2000.

À l’exception de la FLQ, qui était ouverte à utiliser des talents d’un peu partout, les autres promotions tenaient, plus souvent qu’autrement, à conserver leurs lutteurs. Il était donc rare de voir un lutteur travailler pour plusieurs promoteurs à la fois, comme c’est devenu courant aujourd’hui. Certes, cela créait un sentiment d’appartenance beaucoup plus fort.

Mais Ludger poussait cette philosophie encore plus loin. Par exemple, il interdisait à ses lutteurs d’assister aux spectacles des autres promotions. Je me souviens qu’un jour d’été, Nico Le Prince et moi voulions aller voir une autre promotion. Ludger nous avait finalement convaincus d’aller regarder de la lutte chez lui à la place!

Lors de ma dernière rencontre avec lui, il me disait que tout ce qu’il avait toujours voulu, c’était rassembler les gens et créer une famille autour de la ICW.

Un sentiment particulièrement fort pour un homme qui n’a jamais eu d’enfants. En contrepartie, ils sont nombreux à l’avoir appelé « mon oncle » au fil des années, sans avoir le moindre lien de sang avec lui.

« Encore aujourd’hui, j’entends des gens parler de la ICW comme d’une secte. C’était vrai. Nous étions un groupe tissé serré. À 3h du matin, si tu avais un pépin, tu pouvais appeler Ludger. Et que dire également de son amour pour les enfants. Je crois qu’il n’y avait rien de plus précieux pour lui que les enfants. Pendant plusieurs années, lors de notre gala des Fêtes, lorsque les spectateurs avaient quitté, il sortait la poche de cadeaux. Les enfants des lutteurs avaient tous un cadeau. Il pouvait avoir l’air d’un dur, mais c’était un homme d’une grande gentillesse. C’était ça Ludger Proulx », m’a partagé le lutteur Steve Sauvé, aussi connu sous le nom de Steve Ace.

Parlant d’enfants, la famille Proulx ne s’est pas arrêtée à Ludger et à Serge. Les enfants de Serge et par conséquent, neveux et nièce de Ludger, ont également laissé leur marque à la ICW.

Vers la fin des années 1980, aux Loisirs, son fils adoptif Paul a fait ses débuts avant de lutter régulièrement à la ICW. Son fils Francis a débuté en 1994, à seulement 14 ans, et lutte encore aujourd’hui. Sa fille Francisca a commencé quant à elle au milieu des années 1990, à l’âge de 15 ou 16 ans, avant d’effectuer un retour dans les dernières années. Il y a également Christina, la fille de son ex-conjointe Helen, qui a brièvement lutté sous le nom de Chrissy Proulx au cours des années 2000.

Depuis quelques années, une quatrième génération de Proulx s’implique même dans le monde de la lutte. Le fils de Francis, Tommy, a agi comme gérant à quelques reprises. Sa fille Kelly l’accompagne encore aujourd’hui jusqu’au ring. De son côté, Audrey-Ann, la fille de Francisca, a également occupé un rôle de gérante.

À part les Rougeau, aucune autre famille de la lutte québécoise ne peut se vanter d’un tel accomplissement. Quatre générations impliquées dans le même milieu, c’est exceptionnel.

Le cœur d’Hochelag!
Avec les années, les salles ont changé, mais le quartier est demeuré le même.

Après la salle de la rue Saint-Germain et celle de la rue Parthenais, il y a eu Saint-Clément, l’église située au coin des rues Joliette et Adam qui deviendra le domicile de la ICW pendant une dizaine d’années, sans oublier les traditionnels spectacles en plein air présentés sur la rue Ontario lors des ventes-trottoirs.

Toutefois, la pandémie est venue mettre un terme à cette impressionnante série d’années durant lesquelles la ICW présentait des spectacles semaine après semaine.

Puis, en 2023, un petit miracle s’est produit.

La Maison de la culture Maisonneuve, située sur la rue Ontario dans Hochelaga-Maisonneuve, a décidé de diversifier son offre culturelle en y intégrant la lutte professionnelle, permettant ainsi à des centaines de personnes d’assister gratuitement à des spectacles.

Et qui de mieux que la ICW, véritable institution du quartier depuis 1990, pour y présenter des galas mensuels?

Ludger était extrêmement fier de pouvoir enfin présenter des spectacles dans une salle d’une telle qualité. Pour une raison que j’ai toujours eu de la difficulté à comprendre, les sous-sols d’église ont longtemps souffert d’une connotation négative auprès de certains médias et amateurs.

Pourtant, la ICW était loin d’être un cas isolé. Plusieurs autres promotions ont elles aussi utilisé des sous-sols d’église ou des salles paroissiales, suivant ainsi la tradition établie des décennies plus tôt par les Loisirs.

Le 9 février 2024, même le maire de l’arrondissement de l’époque, Pierre Lessard-Blais, s’est prêté au jeu.

À l’origine, on m’avait simplement invité à le présenter au micro. Mais quelques secondes avant notre entrée, les plans ont changé. Ludger allait frapper le maire avec un panneau «plancher mouillé» et mon rôle était de m’assurer qu’il ne voie rien venir.

Encore de l’improvisation. C’était tellement typique de la ICW!

Toutefois, je ne savais pas à ce moment-là que ce serait la dernière fois que je participerais à un angle avec Ludger dans le ring.

Trois mois plus tard, le 8 juin, Ludger m’invitait à participer au spectacle pour son match de retraite. Le vrai cette fois. Parce que, comme plusieurs le savent, Ludger avait déjà pris quelques pauses au fil de sa carrière. Il a d’ailleurs probablement lutté plus longtemps qu’il n’aurait dû compte tenu de sa santé, mais la lutte était toute sa vie.

En finale, il faisait équipe avec Super Hugo, un lutteur qu’il considérait presque comme son fils, ainsi qu’avec Pedro Cornelli, son tout premier élève. Ensemble, ils ont vaincu Warrior, James Saint et l’un de ses meilleurs amis, Le Mobster.

« Il était le cœur de la lutte au Québec. Quand je pense à la ICW, c’est son visage qui me vient en tête, plus que Serge, Helen ou Gus. Il a été un tuteur, un mentor, un oncle pour moi. J’avais une relation privilégiée avec lui. On faisait des sorties en dehors de la lutte. C’était un gars qui pouvait te pousser à bout, mais quand tu quittais la ICW, frustré ou pas, tu vas avoir une solide base de lutte. J’ai le cœur en mille miettes. Je perds un frère aujourd’hui », m’a confié Pascal Venditti, alias Mobster, mercredi avant-midi.

Ludger Proulx, après son dernier match, le 8 juin 2024

Ludger Proulx, après son dernier match, le 8 juin 2024

Après le match, vêtu d’une belle chemise noire et d’un débardeur blanc immaculé, à l’image de ses cheveux et de sa barbe, il a pris une quantité incroyable de photos. Tout le monde voulait immortaliser ce moment avec le nouveau retraité. Et sur chacune d’elles, Ludger affichait un large sourire comme je lui en avais rarement vu un.

Il avait l’air tellement heureux, sans toutefois se douter de ce qui l’attendait.

Son dernier combat
« Ma vie est un combat » est la première phrase que l’on peut lire sur le profil Facebook de Ludger.

C’est une phrase qui prend tout son sens lorsqu’on connaît l’homme derrière le lutteur. Car au-delà du ring, Ludger s’est battu contre la maladie pendant pratiquement toute sa vie. Et ce, jusqu’à tout récemment, lorsqu’il a choisi, pour la première fois, de déposer les armes.

Il faut savoir que dans les derniers mois de sa vie, tout a basculé très rapidement.

En octobre 2024, quelques mois après son dernier match, alors qu’il subit une opération à la jambe, il fait un arrêt cardiaque. Déclaré cliniquement mort, il est finalement réanimé par les médecins. On lui installe donc un défibrillateur cardiaque.

Mais deux mois plus tard, il est de nouveau hospitalisé et doit être amputé d’une jambe à la suite d’une infection aggravée par le diabète. Le mois suivant, il doit subir une autre opération d’urgence, cette fois en raison d’une crise de la vésicule biliaire.

Bref, il en a bavé.

Installé chez sa sœur Annie à Montréal depuis trois ans déjà, Ludger déménage avec elle à Saint-Jérôme en 2025. Cette même année, il doit être amputé de sa seconde jambe.

Après avoir perdu ses deux jambes et être passé à un cheveu de la mort, le combat devenait de plus en plus difficile.

Hospitalisé à Saint-Jérôme la fin de semaine dernière, Ludger reçoit lundi la visite d’un médecin qui lui annonce qu’il souffre d’une infection bactérienne. L’équipe médicale croit alors pouvoir le remettre sur pied.

Mais ce n’est plus ce que souhaite Ludger.

Toujours parfaitement lucide, mais épuisé par des années de souffrance et une qualité de vie qu’il juge intolérable, il demande plutôt l’aide médicale à mourir.

Le médecin lui présente alors une autre option. Les délais pour obtenir l’aide médicale à mourir peuvent parfois être longs. Toutefois, une « fenêtre d’opportunité » s’offre à lui. En cessant les antibiotiques, la bactérie poursuivra son œuvre et finira par avoir raison de lui.

Il lui assure que tout se déroulera dans le plus grand confort.

C’est ce que Ludger veut.

Selon l’estimation du médecin, il pourrait s’écouler jusqu’à une semaine avant son décès. Finalement, moins de 48 heures plus tard, vers 2h45 dans la nuit du 11 au 12 août, Ludger rend l’âme. À ses côtés se trouvent sa tante (sœur de son père) Marie-Josée Proulx, Jessica Lalumière, sa sœur Annie, qui l’a accompagné tout au long de cette ultime épreuve, ainsi que sa nièce Patricia.

Annie lui tenait tendrement la main au moment où il a rendu son dernier souffle.

Une pluie d’hommages
Quelques jours avant son décès, une véritable vague d’amour s’était emparée des réseaux sociaux. Sa sœur Annie avait demandé aux personnes qui avaient connu Ludger de partager une photo de lui, en précisant qu’il en était à ses derniers milles.

Le monde de la lutte québécoise, autant les lutteurs que les autres intervenants du milieu, en a profité pour lui adresser des messages d’encouragement et lui rendre hommage. Ludger a d’ailleurs été profondément touché lorsqu’il a appris l’existence de cet élan d’affection à son endroit.

« J’en ai croisé des passagers qui ont embarqué avec moi à bord de ce train. Certains pour quelques stations, tandis que d’autres pour un grand voyage. Je veux prendre le temps de vous remercier tous et chacun d’avoir fait partie de cette aventure avec moi et Dieu sait que c’en était toute une. À bord de mon train, nous en avons traversé de toutes sortes de météo. Du beau temps comme des bordées de neige, mais nous l’avons fait », pouvait-on lire sur la page Facebook de Ludger mercredi matin, dans un message partagé par sa famille après son décès.

Depuis l’annonce de son décès, ces hommages se sont multipliés.

« Mon parrain, mon idole, mon modèle, aujourd’hui, tu nous as quittés après un dur combat et maintenant, tu seras ma plus belle étoile. Ton départ me fend le cœur en mille morceaux. C’est la plus dure épreuve de toute ma vie. Tu auras bien su forger mon caractère fort jusqu’à ton dernier souffle. Tu as été pour moi une source d’inspiration tout au long de ma vie. Je veux que tu saches une chose : ce combat, tu ne l’as pas perdu. Tu l’as gagné, la tête haute. Pour moi, tu es l’un des hommes les plus forts que cette terre ait portés. Ta force, ton courage et ta détermination resteront à jamais gravés en moi. Je t’imagine déjà là-haut, accueilli par ta mère, ton père, tes oncles et tes vieux amis. Je les imagine t’attendre avec impatience, prêts à te serrer dans leurs bras. Alors vas-y, mon parrain. Va les rejoindre. Va jouer aux cartes avec eux. Va organiser des combats de lutte dans les nuages. Et de temps en temps, regarde vers nous », a partagé sa filleule, Francisca.

« Je ne sais pas où j’aurais abouti si, un samedi soir de 1999, je ne m’étais pas retrouvée au deuxième étage de la salle communautaire de l’Église de la Nativité-de-la-Sainte-Vierge située au coin d’Ontario Est et de Saint-Germain, à Montréal. Notre première rencontre avait été assez brève et d’un ton sec. “Tu luttes? Sais-tu improviser? Ici, on ne monte pas nos matchs. Les vrais lutteurs callent ça dans le rond! Présente-toi avec ton stock samedi prochain à 2 h!” » a écrit la lutteuse Geneviève Goulet, mieux connue sous le nom de LuFisto, sur sa page Facebook.

« Puis, un jour, tu m’as demandé de m’asseoir à tes côtés, où tu m’as expliqué que, si je voulais générer un maximum de réactions chez les fans, ils devaient croire en ce que je faisais. Et, pour croire ce que je leur offrais, ils devaient être capables de lire ma douleur, ma souffrance, mon arrogance, ma confiance ou ma rage sur mon visage. La clé du succès à la lutte passait par le visage et les expressions. Le reste avait peu d’importance. Je ne serais pas devenue la lutteuse que j’ai été sans toi. Grâce à tes enseignements, j’ai pu lutter partout et découvrir le monde. Merci de m’avoir accueillie chez toi, dans ta promotion, dans ta maison, d’avoir partagé tes connaissances avec moi alors que plusieurs avaient refusé de le faire et d’avoir cru en la petite lutteuse qui voulait trop. Je t’aime fort, Ludger », a-t-elle ajouté.

« L’impact que Ludger Proulx a eu sur la lutte québécoise est énorme. Il a fondé une organisation, créé des talents et a su faire évoluer son produit dans un domaine en constante évolution, parfois contre vents et marées. Ce samedi, lors du traditionnel gala de lutte sur la rue Ontario à Montréal, un hommage lui sera rendu. Ce qui est tout à fait de mise, puisqu’à sa façon, il a contribué à écrire une partie de l’histoire culturelle du quartier Hochelaga », a dit Danny Kidman, un ami proche de Ludger, qui a été scripteur pour la ICW pendant de nombreuses années et qui, aujourd’hui, prend la relève comme promoteur à la Maison de la culture.

« On parle souvent de gens vrais dans notre industrie, mais il n’y avait pas plus vrai que Ludger Proulx. Que ce soit dans l’arène, où il savait soutirer la sympathie de centaines d’amateurs comme aucun autre n’en était capable, ou l’homme, qui avait des opinions tranchées, sans zones grises. J’espère sincèrement qu’il a quitté ce monde avec le sentiment d’avoir accompli la mission qu’il s’était donnée en 1990 : faire vivre et briller la lutte professionnelle au Québec. La scène locale est forte aujourd’hui en grande partie grâce à la généalogie créée par Ludger : il a appris à ses élèves, qui eux ont appris à d’autres, etc., etc., à travers les générations.

« Les hommages qui pleuvent, de ceux qui l’ont côtoyé régulièrement à ceux qui n’ont qu’entendu la légende, témoignent non seulement de son influence sur le milieu, mais aussi du respect qu’on lui voue tous. Personnellement, Ludger a été un mentor qui m’a appris non seulement comment travailler, mais qui m’a aussi transmis des leçons qui me sont utiles aujourd’hui autant dans ma carrière dans le monde des affaires que dans ma vie personnelle. Le surnom de “Légende” qu’il portait lorsqu’il montait dans l’arène le suivra désormais pour toujours… et ça ne pourrait être plus mérité. Au revoir mon ami », m’a partagé Patrick Lono, ancien gérant et scripteur de la ICW et aujourd’hui annonceur-maison pour Eye of the Tiger.

L’impact de Ludger et de la ICW sur la lutte au Québec
Ce que Patrick Lono explique est tout à fait vrai.

Depuis 1990, Ludger et la ICW ont influencé la scène québécoise à plusieurs reprises et de différentes façons.

En 1994, un ancien lutteur des Loisirs, Michel Piché, fonde sa propre organisation à Pointe-Saint-Charles, la WTA. La raison? Ludger le trouvait trop petit et ne voulait pas lui donner sa place à la ICW.

« C’était une autre époque, me raconte Piché. Après les Loisirs, il y avait juste la ICW. S’il m’avait pris, je n’aurais jamais fondé la WTA. Alors, d’une certaine façon, la WTA existe grâce à Ludger! C’était même devenu une blague entre nous deux. Il me le répétait souvent et on en riait! Il n’avait pas tort! »

La WTA, tout comme la MWF, comptera parmi les rares promotions pour lesquelles Ludger luttera à l’extérieur de la ICW.

Même si la NCW remonte à 1986, l’organisation a longtemps présenté ses spectacles sur de petits matelas dans un gymnase d’école, sans véritable ring. Ludger a d’ailleurs vendu à la NCW son premier ring alors que l’organisation était encore basée à Joliette. Il a également entraîné Frank Blues et Phil Bélanger, deux de ses fondateurs, en 1991.

D’ailleurs, Blues considère que les véritables débuts de la NCW remontent à cette formation reçue auprès de Ludger. Tout cela se déroule bien avant la rivalité entre la ICW et la NCW, lorsque cette dernière s’implantera à Montréal en 1996.

« C’est difficile de parler de Ludger. Ce fut longtemps un adversaire dans une guerre de promotions comme on n’en voit plus de nos jours. Mais quand est venu le temps de m’accueillir à la ICW, c’est comme si rien de tout cela n’avait existé. C’est à la ICW que j’ai rencontré Pat Laprade pour la première fois. Ludger est donc le premier responsable de notre collaboration qui a conduit à mettre en lumière l’histoire du monde de la lutte que nous adorons tous dans nos livres », témoigne l’auteur, historien et ancien scripteur de la NCW, Bertrand Hébert.

Plusieurs partisans et partisanes de lutte qui fréquentaient la ICW sur la rue Saint-Germain ont fini par devenir lutteurs. Je pense entre autres à Sweet Cherrie, Spike, Jean Laurence, François Ouellette, Danger, Pierre Joly, Manny Eleftheriou, Marc Pilon, les frères Gray et j’en passe.

« Dans un domaine où le passé est souvent oublié, il faut toujours rendre à César ce qui appartient à César. La IWS n’existerait pas si, à 20 ans, je n’étais pas allé voir un spectacle de la ICW à Hochelaga il y a 29 ans et n’avais pas découvert que la lutte indépendante existait au Québec! Merci d’avoir ouvert la voie et repose en paix, Ludger », a écrit le fondateur de la IWS, Manny Eleftheriou, via le compte Facebook de sa promotion.

« J’ai découvert la lutte québecoise en 1994, justement à la ICW sur la rue St -Germain. Ludger était une des vedettes en compagnie des frères Rolland, Mr. USA, The Erotic Club avec Serge Proulx, Raymond Field, le gérant Ranger Boy, Rick May et j’en passe. Ludger avait sa vision et sa façon de faire les choses qui lui était propre. Je garde de bons souvenirs de toi Ludger », a partagé sur les réseaux sociaux Marc Pilon, alias Marc le Grizzly, qui a longtemps été l’entraîneur de l’école de lutte de la NCW.

« C’est Ludger qui m’a abordé pour me demander pourquoi je ne luttais pas. Il m’avait remarqué dans la foule et m’a dit de venir essayer. C’est là que j’ai débuté. Ludger et Serge m’ont tout montré », me disait celui qu’on surnomme « Bad Boy » Joly et qui fondera ensuite la NWC.

Un autre ancien élève à Ludger, Sébastien Jacques, mieux connu sous le nom de Big Fat Seb, a lui aussi co-fondé sa propre promotion de lutte il y a quelques années, les Promotions J/R.

De son côté, Grant Gray a longtemps lutté pour la ICW et, sans celle-ci, on peut se demander si ses fils, Jason et Keven, de même que son petit-fils, Evrett, lutteraient aujourd’hui.

Outre les lutteurs et les lutteuses, la ICW a longtemps pu compter sur les mêmes personnes pour assurer la sécurité, qui faisaient elles aussi partie de la famille. Je pense notamment à Sylvain Lalumière et Michel Drouin. La fille de Sylvain, Jessica, qui assistait aux spectacles alors qu’elle était toute jeune, a fini par trouver l’amour de sa vie en Super Hugo, l’un des lutteurs de la promotion. De son côté, le fils de Michel, Franck, est devenu lutteur et un scripteur accompli.

Ces deux exemples illustrent bien ce que Ludger voulait dire lorsqu’il parlait de créer une famille.

Dans cette lettre partagée par ses proches après son décès, Ludger remerciait d’ailleurs les amateurs qui l’ont soutenu au fil des années.

« Sans vous, moi et les lutteurs qui ont été à mes côtés ne serions rien. À chaque semaine, vous avez créé la magie de la lutte. Vous m’avez détesté ou aimé et, en l’espace de quelques instants, vous m’avez fait du bien dans ma passion de la lutte. Merci. »

Merci Ludger!
Sur une note plus personnelle, j’ai été l’un des privilégiés à pouvoir voir Ludger à l’hôpital avant son décès. Nous avons discuté pendant près de 45 minutes et, à la fin, je l’ai remercié pour tout.

J’ai commencé dans le monde de la lutte à la FLQ. Mais c’est à la ICW que je me suis développé. C’est là que j’ai appris l’improvisation et l’art de faire réagir une foule.

D’ailleurs, Ludger a été l’un des premiers à savoir que j’avais été embauché par TVA Sports pour commenter la lutte de la WWE, parce qu’une grande partie de ce que je fais aujourd’hui comme commentateur et animateur, je l’ai appris à la ICW.

On s’est serré la main et il m’a dit : « Merci à toi, Pat! Merci de nous avoir donné de ton temps. Je l’ai beaucoup apprécié. »

J’ai toujours su que Ludger Proulx, à travers la ICW, avait joué un rôle important dans l’histoire récente de la lutte québécoise. Mais après avoir écrit 8 000 mots sur sa vie et sa carrière, après avoir lu tous ces témoignages, je le réalise encore davantage.

Que serait la lutte québécoise d’aujourd’hui sans son apport au début des années 1990 et pendant les trente quelques années qui ont suivi? Je n’ose même pas imaginer un tel scénario.

Maintenant que son premier capitaine nous a quittés, c’est à cette même lutte québécoise de veiller à poursuivre ce que Ludger a entrepris un soir de décembre 1990, en continuant de convertir de nouveaux amateurs et de faire découvrir la lutte québécoise aux générations à venir.

« Je vous l’ai dit et je vous le redis, il faut lutter pour vivre. Je l’ai fait jusqu’au bout. Mon train est peut-être parti, mais le vôtre continue son chemin. Prenez-en soin.

Avec amour.

Ludger »

Conformément à la volonté de Ludger, aucune cérémonie ne sera tenue. Toutefois, lors du spectacle présenté sur la rue Ontario ce samedi à 13h, un hommage lui sera rendu.

En mon nom personnel, au nom de Lutte.Québec et au nom de la scène de lutte québécoise, je tiens à offrir mes plus sincères condoléances à la famille, aux proches et aux amis de Ludger. Bon courage à tous dans cette dure épreuve.

Vous pouvez lire la première partie de ce texte ici.

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