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31/07/2018 | Chroniques

Un réel tournant « féministe » pour la WWE?

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WWE-womenRevolution

L’annonce récente de la tenue d’un événement 100% féminin a suscité beaucoup de réactions positives… et d’appréhensions. Bien que la surprise ait plutôt eu l’effet d’un secret de polichinelle, plusieurs personnes de part et d’autre du monde de la lutte professionnelle ont applaudi la décision de la WWE de tenir un événement reposant exclusivement sur sa division féminine, non sans que certains soulèvent quelques réserves sur sa réussite. Alors qu’historiquement la lutte professionnelle était reconnue comme un milieu aride, voire même intraitable envers les femmes, que signifie cette annonce qui s’inscrit dans une tangente plus globale visant à les mettre davantage de l’avant?

Le rôle des femmes dans la lutte professionnelle s’est souvent résumé à celui que les hommes – promoteurs et lutteurs – ont bien voulu leur donner. Un plafond de verre qui s’est graduellement érodé grâce à l’action des Mae Young, Moolah (dont on doit tout de même souligner les réussites malgré les controverses entourant ses façons de faire auprès de ses élèves) et Alundra Blayze de ce monde. Une place qui s’inscrivait également dans l’air du temps, où la représentation des femmes dans la lutte était intrinsèquement liée au rôle qu’elles occupaient dans le reste de la société.

L’Attitude Era, ou l’avènement de la femme-objet

À une époque où la femme s’émancipait sexuellement au même titre qu’une réelle voie féministe s’élevait dans le reste de la société, la WWE du Attitude Era semblait imperméable à ce genre de discours, préférant mettre de l’avant des lutteuses hypersexualisées dont les talents dans le ring n’avaient parfois d’égale que la grandeur de leur soutien-gorge. Pas surprenant donc que la lutte professionnelle en soit venue à percevoir ses talents féminins comme des “eye candy”, répondant (et souvent exagérant) les demandes de ses fans pour un produit plus “mature”. C’est pourquoi l’on vu naître les fameux combats en tenues de soirée et les “bras and panties matches”, et une résurgence des combats dans la boue. C’est à ce moment également que les scripteurs (et McMahon lui-même) instrumentalisèrent viols, homosexualité, transsexualité et harcèlement sexuel à de simples fins comiques. Rien de bien glorieux avec du recul, bien que n’importe quel fan de lutte de la première heure pourra vous parler en détail (et avec un brin de nostalgie) du match en sous-vêtements entre Stratus et Lita, ou du fameux épisode de mariage forcé entre Triple H et une Stephanie McMahon préalablement violée et droguée. De quoi vous faire oublier les matchs de haut niveau de Lita ou Chyna, ou les prouesses de Jacqueline (quand elle ne se faisait pas arracher son chandail en plein match).

Un produit plus familial 

Le choix de la WWE de mettre de l’avant un produit accessible à un plus large auditoire à la fin de la première décennie des années 2000, de même que l’ascension de Stephanie McMahon à titre de visage de l’organisation, ont semblé mettre en partie fin à la représentation misogyne des lutteuses servant principalement de faire valoir à leurs collègues masculins. Ce virage plus “familial”, initié majoritairement afin d’augmenter les revenus publicitaires, coïncidait dans une moindre mesure avec l’arrivée de Linda McMahon dans l’arène politique, elle qui cherchait ainsi à se parer contre les éventuelles critiques et attaques sur le caractère violent, raciste et misogyne de la lutte professionnelle.

Malgré tout, le début des années 2000, époque féconde pour la télé-réalité, a vu débuter sur le circuit des participantes émanant du “Diva Search”, qui nous aura d’ailleurs offert Maryse, Layla ou les jumelles Bella. De jeunes femmes plantureuses catapultées sur un ring, qu’elles devaient plus souvent qu’autrement partager avec plusieurs lutteuses aguerries qui avaient dû galérer pour se rendre jusqu’aux plus hautes sphères de la lutte professionnelle. Il n’était donc pas rare de voir des matchs 5 contre 5, où les lutteuses devaient se trouver un travail d’appoint, souvent comme valet, pour pouvoir espérer du temps d’antenne supplémentaire. C’était aussi l’époque des “Divas” (en opposition aux “superstars” de la division masculine) et des fameuses ceintures en forme de papillon, consolidant ainsi la distinction entre les titres masculins considérés comme étant plus “prestigieux” et celui que l’on voulait bien laisser aux femmes. On était témoins d’arcs narratifs basés sur des histoires de “fat-shaming”, de jalousie et de concubinage entre les lutteuses et certains membres de la division masculine, le tout culminant sur des matchs très courts où les femmes devaient refreindre leurs ardeurs… et leur potentiel. Cette fois-ci, l’univers de la WWE en a eu assez.

#GiveDivasAChance, NXT et la Women’s Revolution

Alors que les divisions féminines d’autres ligues indépendantes avaient le vent dans les voiles, la WWE peinait à trouve une place et à valoriser adéquatement ses nouvelles lutteuses, et ce, même si elles avaient fait leurs preuves à l’extérieur du circuit ou à NXT. Pendant que Ronda Rousey faisait la pluie et le beau temps dans le monde des arts martiaux mixtes et démocratisait le sport à un plus large public, l’univers de la WWE lui a clairement signifié qu’il voulait autre chose que des potiches paradant quelques secondes sur un ring. En 2015, suivant un match d’une trentaine de secondes entre Paige, Emma et les jumelles Bella, la twittosphère s’est enflammée en réclamant que l’on donne une chance aux “Divas”. Et la WWE a tendu l’oreille. Impressionnés par le pouvoir d’attraction d’une Ronda Rousey dans un autre sport de combat, Triple H et Stephanie McMahon ont déclenché, avec la bénédiction de son omniscient père, un mouvement visant à rehausser la division féminine. C’était le début de la Women’s Revolution.

La NXT a toujours été un territoire expérimental pour la WWE, lui permettant d’outrepasser les limites que lui imposent sa propre image et sa réputation. Pas surprenant donc que ce soit également l’endroit où l’on vit foisonner les prémisses de la Women’s Revolution. Pilotée par des “vétérantes” comme les jumelles Bella et Paige, appuyée plus tard par Charlotte, Becky Lynch et Sasha Banks, et moussée à un plus large public par Total Divas, la Women’s Revolution amenait avec elle un produit qui mettait désormais de l’avant les capacités de ses protagonistes au détriment de leurs attributs physiques. De là, la WWE semblait avoir compris, et corroboré par la vente de marchandises, que les gens étaient prêts à voir des femmes dans des matchs techniques de haute voltige, s’assurant d’en faire des têtes d’affiche pour leurs événements d’envergure aux côtés des hommes. En atteste à cet égard la tenue du tout premier Hell in a Cell féminin entre Charlotte et Sasha Banks, annoncé alors comme événement principal.

La fin des Divas et de nouvelles premières pour la division féminine

C’est à Wrestlemania 32 que l’on sonna finalement le glas des Divas, alors que Lita dévoila la toute nouvelle ceinture du championnat féminin. Finie la distinction entre les divas et leurs contreparties masculines, les femmes devenaient maintenant des superstars à part entière, pouvant désormais aspirer à plus de temps d’antenne grâce à la division de la marque WWE. Ce tournant majeur dans le milieu de la lutte fut salué à de nombreux égards et bien au-delà des frontières de la lutte professionnelle puisqu’il semblait faire écho à un nouveau mouvement de revendication qui s’opérait dans la société, et dans lequel les femmes avaient une place de premier plan.

À l’orée des dénonciations publiques menant aux mouvements #MeToo et #TimesUp, et du dialogue sur l’objectification de la femme et des conséquences qui en découlaient, la WWE se devait d’assurer que la place qu’elle octroyait à ses lutteuses soit conforme avec cette nouvelle vision de la réalité… mais pas trop. Répondant à des intérêts économiques, la WWE a tout de même fait fi de son discours prônant l’égalité entre ses divisions masculines et féminines en acceptant d’organiser un événement exclusivement masculin en Arabie Saoudite et ce, quelques mois seulement après avoir tenu le tout premier Royal Rumble féminin. Critiquée par ses fans, la WWE s’est vite défendue en répondant qu’elle voyait cette percée au Moyen-Orient comme un potentiel catalyseur de changement pour ce pays, qui se montre (timidement) ouvert à octroyer plus de droits à ses citoyennes.

Evolution, ou le Wrestlemania féminin

Malgré tout, la WWE semble résolument prête à laisser une plus grande place à sa division féminine, en mettant fin à la ségrégation qui perdurait entre les événements réservés exclusivement aux hommes et ceux auxquels participaient les femmes. À cet effet, l’annonce du tout premier événement majeur strictement féminin il y a quelques jours est l’exemple parfait de cette volonté de la WWE d’étoffer le rôle qu’elle propose à ses lutteuses, et leur importance prépondérante dans le rayonnement de la compagnie. Questionnée sur le caractère révolutionnaire de cette annonce, Stephanie McMahon n’a pas non plus fermé la porte à un potentiel titre féminin en équipe, ou à un événement majeur entièrement féminin à Wrestlemania. Sky is the limit semblerait-il, notamment pour Triple H qui a récemment abordé la possibilité d’avoir des matchs mixtes :

Can you do inter-gender matches? Ronda Rousey and our match at WrestleMania, sure it can be done. Women don’t need a man in their match to steal the show. They just need an equal platform and opportunity and if the women have it they will work just as hard, if not harder than anybody else to steal that show. Right now, they still have stuff to prove and that’s what this event is. But once they’ve proved it all hopefully the conversation goes away and it’s not seen any different than anything else.

Il soutient cependant que les “femmes ont des choses à prouver” afin de cesser la conversation à propos de l’égalité entre les hommes et les femmes dans la lutte professionnelle, qui irait de soi selon lui. Cependant, il reste encore quelques remparts vers l’égalité entre les lutteuses féminines et masculines, notamment sur la question des disparités salariales (débat qui fait rage à l’intérieur et à l’extérieur du domaine sportif), ou le fait qu’elles doivent encore s’astreindre à certains stricts standards de beauté (parlez-en à Nia Jax et Paige qui doivent subir les remontrances de certains fans à propos de leur poids). L’Evolution est en branle et le monde de la lutte professionnelle y semble plus que favorable;  reste à voir si les fans seront au rendez-vous…

 

**Envie d’en connaître plus sur l’évolution de la lutte féminine? On vous recommande très chaudement le livre “Sisterhood of the Squared Circle de notre collègue Pat Laprade et Dan Murphy.

 

 

 

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