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15/09/2017 | Chroniques

Le Poing: Les « pelleteux de nuages » et le côté obscur de la lutte

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Pat Laprade

Pat Laprade

Par Pat Laprade et Bertrand Hébert

Si tout le monde est familier avec le concept du côté obscur dans la saga de Star Wars, ce côté obscur existe aussi dans le monde de la lutte professionnelle. Cependant, les amateurs, et bien souvent les gens impliqués dans le milieu, ne le connaissent pas vraiment bien et ne savent pas comment reconnaître les indicateurs, pourtant aussi vifs qu’un drapeau rouge, qui indiquent pourtant que l’on se dirige vers ce côté méconnu de la lutte professionnelle.

Le côté obscur dans Star Wars est maîtrisé par les Siths. Dans le monde de la lutte il est contrôlé par ce qu’on appelle des « pelleteux de nuages », une expression que nous adorons et qui signifie que ces gens sont des rêveurs qui parlent au travers de leur chapeau. Ils connaissent mieux tout sur tout et mieux que tout le monde, ils n’ont aucune expérience pour baser leur supposé savoir, un savoir qui fera d’eux en un soir, un promoteur de lutte aussi riche et respecté que Vince McMahon. Du moins c’est ce qu’ils croient. Il y a deux types de « pelleteux » : les fans avec un peu d’argent à dépenser qui veulent devenir amis avec les lutteurs et les fraudeurs/menteurs. Quand le fraudeur rencontre le rêveur c’est là que le côté obscur prend toute sa puissance. C’est à ce moment qu’on veut y croire malgré que ce soit trop beau pour être vrai. C’est à ce moment que nous sommes tous susceptibles de nous laisser séduire par le côté obscur de notre divertissement sportif préféré.

Comment reconnaître les premiers indicateurs?
Cette petite introduction nous conduit à vous parler du spectacle de lutte d’une nouvelle promotion, Bytown Championship Wrestling (BCW), qui devait avoir lieu dimanche prochain, le 17 septembre, à l’aréna Robert-Guertin de Gatineau.

D’entrée de jeu, il s’agissait des deux premiers indicateurs, des deux premiers drapeaux rouges : un premier spectacle dans un aréna de 4 000 places et produire ce spectacle un dimanche de septembre.

Bien qu’attrayant pour l’amateur, un aréna de l’envergure du « Vieux Bob » demeure inaccessible pour 99% des promoteurs de lutte sur la scène indépendante, de par son prix de location, mais aussi parce que même en attirant la plus grosse foule payante de l’année au Québec, c’est-à-dire plus de 700 personnes, dans un environnement de 4 000 sièges, ça parait très vide. De plus, l’être humain étant un être d’habitudes, le dimanche soir n’est pas la journée typique et le mois de septembre, avec le retour en classe, est bien souvent un mois plus difficile dans l’industrie du divertissement. Oui, étant donné que la plupart des spectacles sont les vendredis et les samedis, il est plus facile d’attirer des lutteurs le dimanche, mais ça demeure tout de même un soir difficile. Battlewar en a fait son créneau à Montréal, mais il est l’exception qui confirme la règle.

Si vous avez vu un peu de publicité de la BCW vous savez que plusieurs vedettes américaines avaient été annoncées pour ce spectacle, présenté au Québec rappelons-le, mais avec une publicité faite entièrement à Ottawa, avec l’aide de coûteux panneaux publicitaires.

Le plus gros nom était Sting, qui devait agir comme commissaire, mais on parle aussi de Rob Van Dam, John Morrison, les Young Bucks, James Storm, Chris Adonis, Desmond Xavier, Moose, Michael Tarver, Trevor Lee et plusieurs autres. On ajoutait à tout ça une pléiade de lutteurs indépendants. En fait le dernier compte que nous avons eu parle de 37 lutteurs qui avaient été approchés et engagés.

Voici un autre drapeau rouge.

Sans même savoir ce qui se tramait en arrière-scène (nous y arriverons d’ailleurs), la liste de lutteurs a semé un doute immédiat dans notre esprit. Non seulement une nouvelle promotion faisait ses débuts dans un bien trop gros aréna, un dimanche soir par surcroit, mais elle avait l’audace d’avoir un alignement plus garni en vedettes et en lutteurs que les PWG et ROH de ce monde. Encore une fois, pour l’amateur, le tout est attrayant. Nul besoin d’aller aux États-Unis pour voir lutter et pour rencontrer certains de nos préférés lorsqu’on peut le faire dans notre cour, en argent canadien.

La face cachée du spectacle
Parlant d’argent, certains lutteurs se sont fait offrir le double de leur salaire habituel. Dans le cas des lutteurs indépendants, certains avaient eu des offres avoisinant huit fois leur tarif régulier. Tout le monde a donc accepté ces offres alléchantes des promoteurs Adrian Matthews, qui a déjà travaillé sur des projets télévisuels à Ottawa, et de son partenaire Macrae Martin, ce dernier âgé d’à peine 19 ans et travaillant avec l’argent de sa mère. À leur défense, ce sont deux fans de lutte.

Ce que l’amateur ne savait pas avant que l’information coule la semaine dernière, c’est la raison cachée derrière la présentation de ce spectacle. Depuis le tout début, Martin et les gens approchés pour le projet se sont fait dire que Matthews voulait tourner des images pour une série dramatique ayant comme toile de fond le monde de la lutte, ce qui a attiré plusieurs vedettes à vouloir faire partie du projet. Il n’a jamais été question de débuter une promotion de lutte régulière, mais bien de faire quelques spectacles servant à un projet télé. Bien entendu, au fil du temps, on laissait entendre que cette série télé allait être diffusée sur HBO, Netflix ou plus récemment sur le Fight Network, toujours dans l’espoir que les gens du monde de la lutte embarquent dans le projet.

Voici donc un autre drapeau rouge.

Dans les faits, à aucun moment un tel projet n’a officiellement existé. Il n’y a aucune preuve de ce projet, à part les dires de Matthews. Projet ou fraude, à vous d’en juger. Mais ce projet n’a été vendu à aucun diffuseur et le budget associé à sa création n’existait tout simplement pas. De plus, il n’y avait aucune source officielle connue de financement, un autre drapeau rouge. On ne parlait pas de financer un petit spectacle indépendant dans une salle paroissiale, mais bien une production majeure digne de la WWE, dans l’un des plus gros arénas de la province.

Parlant de la WWE, le marché d’Ottawa en est un incompris. En effet, malgré les succès de C*4 et Acclaim avec leurs excellents spectacles, la WWE pour sa part attire de minuscules foules à Ottawa. Le dernier spectacle non-télévisé au centre Canadian Tire n’a fait déplacer qu’environ 3 500 spectateurs, loin du compte afin d’être considéré comme un gros marché. C*4 et Acclaim ont tous les deux travaillés fort pour se bâtir une clientèle loyale. À un show de C*4 par exemple, il y a bien plus d’amateurs de C*4 que d’amateurs de lutte. Matthews et Martin n’avaient pas fait leur devoir et ne savaient vraiment pas dans quelle galère ils s’embarquaient.

Pourtant, lorsque questionné, on répondait que le profit n’était pas lié à la vente de billets, mais bien aux commanditaires, à l’achat du spectacle pour sa diffusion en ligne et bien entendu, ce désormais célèbre contrat de télévision. Ce qui nous donne un autre drapeau rouge. Encore en 2017, le seul revenu sur lequel tu peux compter pour une nouvelle promotion, c’est la vente de tes billets. C’est la base même pour avoir une compagnie profitable ou du moins, qui ne perd pas d’argent.

Comme pour la vente de billets, les promoteurs avaient réponse à tout. Plusieurs questions ont été soulevées comme par exemple sur l’utilisation des lutteurs de TNA/GFW qui n’ont pas le droit d’apparaître à la télévision ou toute autre forme de diffusion. La réponse? Un cachet supplémentaire avait été versé pour obtenir ce privilège. Toujours sans aucune preuve, juste la parole des promoteurs. Vous nous voyez venir ici? Effectivement, un autre drapeau rouge. Quand on s’engage dans cette voie avec de si grandes promesses, il faut être capable de prouver ses dires avec des documents signés ou des preuves électroniques, sinon c’est du gros n’importe quoi.

Point de non-retour
Dimanche dernier, à une semaine de l’événement, on annonce que Sting ne viendra pas, sans donner de réelle raison et on le remplace par Al Snow (en privé, Matthews a avoué s’être laissé emporter en voulant faire venir Sting). Il faut savoir ici que plusieurs lutteurs demandent à ce qu’une partie de leur salaire soit déposé à l’avance, afin de montrer le sérieux du promoteur, surtout lorsqu’il s’agit d’un promoteur sans référence et avec qui la personne travaille pour la première fois. La semaine précédente, cette avance de salaire était due pour conclure l’entente. Si en privé les promoteurs disaient que Sting avaient exigé plus d’argent que l’entente originale, l’agent Kirk White, qui avait recommandé Sting après l’incapacité de Bret Hart de jouer le rôle du commissaire, a dévoilé que Sting avait retiré sa participation car son avance n’avait pas été déposée comme prévu. On ne parle plus d’un drapeau rouge ici, mais d’une sirène de pompier qui s’est déclenchée dans nos têtes. C’est à partir de ce moment qu’on a cherché à savoir ce qui se passait. C’était pour nous un point de non-retour et nous avons avisé nos amis lutteurs indépendants de demander leur enveloppe en début de spectacle pour ainsi éviter de travailler gratuitement.

A partir de ce moment-là, Mark Pollesel, promoteur de C*4, qui avait été engagé pour s’occuper du vestiaire lors du spectacle, a doublé son nombre de questions. On l’a rassuré en lui expliquant que l’aréna était payé, la publicité aussi et qu’en date du 12 septembre, le vol et les avances des lutteurs étaient toutes réglés. Le but ultime de Pollesel était de protéger le monde de la lutte, de protéger son territoire et s’assurer que les lutteurs et les fans ne se fassent par arnaquer. Il était en communication avec Matthews depuis 18 mois et jamais son histoire n’avait changé.

Puis, mardi dernier, Matthews disparait de la carte avant de laisser savoir qu’il est à l’hôpital. C’est alors que la mère de Martin contacte le promoteur de l’IWS, Manny Eleftheriou pour lui demander de l’aider à sauver le projet de son fils. Eleftheriou, tout comme Pollesel, veut protéger la réputation de la scène locale. De plus, les agents des lutteurs avec qui Eleftheriou a travaillé par le passé l’appellent pour savoir ce qui se passe. Diligemment il essaye d’avoir des réponses afin de comprendre qui a reçu quoi et déchiffrer ce qu’il reste à payer, car tout n’avait pas été réglé comme affirmé auparavant. La mère investit donc toutes ses économies afin de payer les lutteurs qui avaient été engagés. Nous avons même eu accès à des copies numériques des virements.

C’est donc avec rien à gagner financièrement que les acteurs de la scène locale font tout en leur pouvoir pour que les lutteurs reçoivent leurs dus, mais aussi pour livrer un spectacle réaliste aux quelques 200 personnes qui avaient à ce moment-là achetés leur billet.

Jeudi : la journée où tout s’écroule
Jeudi, Eleftheriou est confiant de récupérer la situation de manière satisfaisante. Cependant la situation se complique, alors qu’on continue de découvrir des lutteurs ayant été engagés pour le spectacle. Plusieurs lutteurs commencent donc à annuler leur présence. La dame est consciente qu’elle va perdre beaucoup d’argent, mais veut à tout prix honorer la parole de son fils.

C’est alors que la brique finale s’abat sur le spectacle : le centre Guertin n’a pas encore été payé. Une facture de 10 000$ que tout le monde croyait réglée vient s’ajouter et la dame n’a pas l’argent nécessaire pour cette dépense supplémentaire.

Point, set, match.

Sans endroit pour présenter le spectacle il n’y a plus rien à sauver. Il faut se rendre à l’évidence que la seule option est de l’annuler. Le processus de remboursement débutera plus tard dans la journée, suivi de l’annonce officielle, même si la nouvelle s’était déjà répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Et comme si ce n’était pas assez, c’est Pollesel qui a avisé Matthews que son show était annulé.

Leçons à retenir
Quand on est dans ce monde assez longtemps, on reconnait rapidement les « pelleteux de nuages ». La plupart du temps ils sont inoffensifs. Ils se payent un petit spectacle qui leur coûte cher, mais au finale, rien de bien grave. Par contre, quand le beau parleur rencontre le fan avec de l’argent les choses virent parfois très mal. Le pire a été évité ici, c’est-à-dire un spectacle remplie de lutteurs absents, ce qui aurait déçu et laissé un arrière-goût aux amateurs, en plus de venir entacher la réputation du territoire.

Dès le départ, ce projet nous a semblé curieux et notre flair ne nous a pas fait défaut. Certains s’expliquaient mal notre réaction face à un spectacle ayant le potentiel d’être le plus gros de l’année au Québec. Pourtant, tout comme Manny et Mark, notre réaction visait à protéger un territoire et une industrie locale qui nous sont chers. Parce que la lutte est un petit monde, la ligne est mince entre « fait attention si tu te fais engager par la BCW à Gatineau, les gars ne sont pas fiables » et « fait attention si tu te fais engager au Québec, les gars ne sont pas fiables ». Le téléphone arabe fait souvent mal les choses.

Nous levons notre chapeau à Mark Pollesel et Manny Eleftheriou qui ont mis leur savoir et leur réputation en jeu pour essayer de sauver une situation perdue d’avance. Certain lutteurs ont retourné leur dépôt à la dame se sentant mal pour elle. De plus, afin de pallier à la déception des amateurs de lutte de la région de Gatineau-Ottawa, C*4 et Acclaim joindront leurs efforts dimanche en produisant un spectacle de lutte spécial intitulé Do the right thing (fais la bonne chose) et où les amateurs sont invités à payer ce qu’ils veulent à l’entrée (minimum de 5$), démontrant que le bon côté de la lutte est toujours présent et beaucoup plus fort que son côté obscur.

Même si l’information voyage à une vitesse vertigineuse, que la planète n’a jamais été aussi petite et qu’il peut paraitre facile de devenir promoteur de lutte, Matthews et Martin auront appris à leur dépends, que la réalité est tout autre.

C’est notre devoir à tous de reconnaître ces indicateurs, ces drapeaux rouges et d’être perspicace face à ceux-ci, afin de protéger des promotions comme C*4, Acclaim, IWS, Battlewar et bien d’autres. Il faut savoir résister à la tentation et continuer d’encourager la bonne lutte indépendante qui livre la marchandise. Il faut qu’en 2017 ce spectacle serve d’exemple et qu’on s’en souvienne la prochaine fois que le côté obscur se trouvera d’autres disciples pour venir nous proposer un autre projet trop beau pour être vrai.

Resto-Bar
Cette chronique est une présentation du Resto-Bar Coin du Métro. Le Resto-Bar Coin du Métro, 10 719 Lajeunesse, l’endroit par excellence pour tous les événements sportifs tels que le hockey, le soccer, la boxe, la lutte et le football à Montréal! Vous pouvez aussi consulter leur page Facebook.

Bonne lutte à tous et à toutes!

Si vous avez des questions, des suggestions ou des commentaires, n’hésitez pas à communiquer avec moi au patric_laprade@lutte.quebec, sur ma page Facebook ou sur mon compte Twitter.

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